Potentiel du vent qui tourne
Wanderer
de Sterling Hayden


Sterling Hayden (1916 – 1986) n’était pas seulement un acteur maudit qui détestait son métier, c’était aussi un marin perdu doublé d’un immense écrivain qui ne pondit que deux livres. Wanderer est son autobiographie.

En 1959, Sterling Hayden est l’une des figures de proue d’Hollywood. C’est aussi un acteur aigri, fatigué, qui a trahi certains de ses amis devant la commission Mc Carthy. Il est truffé de dettes, poursuivi par son agent qui veut le faire tourner à tout prix, harcelé par son ex-femme et par la justice. Son projet est pourtant simple : monter à bord du Wanderer, la goélette dont il est le propriétaire, avec ses quatre enfants et partir faire le tour du monde. Et il le fera, quoiqu’en dise la cour de Los Angeles. Avec un équipage venu des quatre coins de l’Amérique, Hayden appareille donc au petit matin et prend la direction de Tahiti. Une traversée pendant laquelle l’acteur va revoir sa vie en un long travelling maritime.

Chaque année sortent des lots entiers d’autobiographies faites par des gens dont écrire n’est pas le boulot. Parmi ceux-ci, quelques stars du show-biz en déshérence se livrent à l’exercice. Nous avons notamment parlé cette année de Certain l’aiment chaud et Marilyn de Tony Curtis. A lui seul, ce bouquin, agréable au demeurant, résume assez bien ce problème. Une autobiographie peut-elle être une œuvre littéraire à part entière quand son auteur n’est pas écrivain ?

Avec Sterling Hayden, les cartes sont vite données. Ce type n’a jamais voulu devenir acteur. Dès l’enfance, il se passionne pour la mer, les bateaux, la vie des marins et, enfant unique d’une famille dont le père mourra jeune et dont la mère se remariera avec un pauvre bougre désargenté, il décide d’échapper aux galères ménagères en mettant un pied sur le pont d’un navire. Il lit beaucoup et très tôt, rêve d’écrire son roman sur la vie en mer. Hayden, après bien des contournements, finira par écrire Wanderer, en 1963, puis en 1976, Voyage, une œuvre de fiction sur les marins du XIXème siècle. A n’en pas douter, Wanderer, tout autobiographique soit-il, se classe parmi les grands récits épiques du genre maritime. Il s’en faut de peu pour qu’on ne voit pas du Martin Eden dans ce capitaine de la marine marchande devenant acteur à Hollywood. A cette différence près, que Eden s’élèvera au-dessus de sa classe sociale pour l’amour d’une femme alors que Hayden, entrera à la Paramount parce qu’il n’y a plus de boulot en mer. Oui, Eden – Hayden, la comparaison semble simple mais ce que l’on ressent à la lecture de Wanderer n’est pas si éloignée que ça de l’œuvre de London.

La chose la plus marquante dans ce récit, c’est la personnalité même de Sterling Hayden. Quant un Curtis donne l’impression de se vanter en narrant ses aventures de jeune premier hollywoodien alors qu’il ne fait que retranscrire complaisamment une réalité, Hayden donne immédiatement l’impression d’une permanente tergiversation. Le doute habite cet homme qui a décidé de contrôler sa vie d’un bout à l’autre. Le capitaine, comme l’acteur, ne sait jamais s’il a le bon choix. Ses phrases sont percées d’un aquoibonisme latent auquel se mélange une impression de ne jamais savoir. Car Hayden ne sait rien. Et il donne l’impression de n’avoir jamais rien contrôlé en voulant tout diriger. L’épisode de la liste noire est effroyable de simplicité. Comme l’est le reste de sa vie. Suis-je sous le bon vent ? Ai-je pris le bon bateau ? Et si je faisais demi tour ? Voilà à quoi se soumet le barreur du Wanderer alors qu’il vogue sur un océan démonté avec à son bord quatre enfants de moins de dix ans et un équipage d’amateurs dangereusement inexpérimentés.

Voilà ce que nous réserve cette incroyable livre qui, sur près de sept cent pages, nous convie à un voyage intérieur amer et beau. Mieux encore : il nous transperce tellement que l’on vit la tristesse du retour à terre comme si nous aussi nous avions passé ces dix mois de mer à subir les affres de ce comédien d’un mètre quatre vingt quinze qui ne tenait pas plus en estime Kubrick que Huston ou Coppola.

Une pensée pour le traducteur Julien Guérif qui a dû passer de longs mois enfermé dans un dico de vocabulaire des bateaux anglais-français pour restituer dans ces pages les mots de Hayden.

Wanderer

Autobiographie de Sterling Hayden

Traduit de l’anglais (USA) par Julien Guérif

668 pages – Rivages - 2010